2005-11-29

Le chemin de la prospérité (2)

L’étude des sources de la croissance économique est le plus ancien thème de la science économique (et probablement le plus fondamental). Depuis la publication de l’ouvrage de Adam Smith portant sur La nature et les causes de la richesse des nations, ce thème est bien étudié par les économistes. Aujourd’hui, les principales causes de la croissance sont bien connues (même si les dirigeants politiques sont sourds aux travaux des économistes en ce domaine, persistant à ignorer les principaux enseignements de la dynamique économique) ; elles résident principalement dans le travail (quantité et qualité des travailleurs) et dans le capital (volume et rajeunissement du capital), mais aussi dans un troisième facteur, appelé « facteur résiduel ».

Après bien des débats concernant la nature et l'identification de ce terme résiduel, la plupart des économistes voient dans ce facteur le poids de l’environnement institutionnel, et notamment du degré de liberté économique et du respect des droits de propriété qui existent dans un pays. En effet, les pays qui misent sur l'initiative – à l’origine de la création des entreprises ou des innovations - et la qualité des hommes réussissent mieux que ceux où l’Etat intervient sans cesse, avec un secteur public pléthorique, des réglementations étouffantes, des impôts élevés, des restrictions aux échanges extérieurs et une corruption importante (ce qui est le cas dans la plupart des pays, notamment des pays dit en voie de développement).

Une lecture un peu superficielle – et trop mécaniste - des processus économiques conduit à conclure que l’investissement entraîne automatiquement le progrès technique, lequel est source de croissance économique. Cependant, un pays peut investir massivement sans bénéficier pour autant de progrès technique significatif (Algérie, Russie soviétique). De plus, un pays peut être à l’origine d’innovations très sophistiquées sans pour autant connaître une croissance vigoureuse et durable (France). A la lumière des expériences historiques (effondrement des pays à économie administrée, crise de l’Etat-Providence) et des avancées théoriques (modèle de Solow, théorie de la croissance endogène), les économistes considèrent aujourd’hui que l’activité entrepreneuriale suppose des conditions institutionnelles spécifiques (C.I.S.), qui sont favorables à l’innovation et à l’investissement, et d’où résulte la croissance[1].
Ce n’est pas tant l’investissement qui entraîne l’innovation ; mais l’investissement et l’innovation sont tous deux le résultat d’une cause plus fondamentale : la liberté d’entreprendre et de disposer des fruits de son travail. C’est bien la création des entreprises et leur développement qui sont la seule source de richesses réelles.

Cependant, il faut bien reconnaitre que la croissance a toujours été un phénomène contesté. Dans les pays développés, à la suite du premier rapport du Club de Rome (« halte à la croissance » - 1958), de la conférence de Rio de Janeiro (1991) puis du Sommet de la terre à Johannesburg (2002), il a été beaucoup discuté des inconvénients de la croissance économique, en particulier sur l'environnement, et des avantages d'un arrêt de la croissance économique (croissance zéro). Il est vrai que la mode, en ce domaine, est de considérer que c’est la répartition des richesses qui est devenue la priorité actuelle plutôt que leur production. Le succès même des expressions comme développement durable illustre ce propos. Même si ces aspirations procèdent d’intentions séduisantes, elles oublient quelques éléments fondamentaux :

- premièrement, seuls des pays riches peuvent innover et lutter contre la pollution, notamment en mettant au point des technologies propres ;

- deuxièmement, l'arrêt de la croissance économique implique parallèlement un arrêt de la progression du niveau de vie, des difficultés accrues pour l'emploi et une augmentation de la pauvreté. Si l'on doit stopper la croissance, à quel progrès renoncer en priorité ?

- troisièmement, les richesses ne pré-existent pas aux individus ; il faut donc les produire car il ne saurait y avoir de distribution de richesses sans production. La répartition des richesses est inséparable de leur production. Or, si personne n’est incité à produire et à innover, la pénurie peut toujours réapparaître (exemple des grèves des convoyeurs de fonds qui entraînent la pénurie dans les distributeurs de billets ou des barrages routiers qui provoquent la pénurie de carburant) ; S’il y a des pays riches d’un côté et des pays pauvres de l’autre côté, c’est que les premiers ont bénéficié des processus de croissance. Mais, si l’on stoppe la croissance, tout le monde retombe dans la pauvreté.

- quatrièmement, l’innovation qui résulte de l’investissement des entreprises et des Etats aboutit généralement à économiser les ressources devenues rares, donc à moins solliciter l’environnement. Or, l’innovation est intrinsèquement liée à la dynamique de croissance.

- enfin, le concept de « ressources naturelles » n’a pas de pertinence en économie. D’une part, le Japon a rattrapé en trois décennies les USA et ne dispose que de peu de ressources naturelles ; la Russie, au contraire, possède d’abondantes ressources naturelles mais n’a pas connu de processus de croissance durable durant tout le XX° siècle. D’autre part, le pétrole était d'abord un déchet naturel. Il est devenu une ressource suite à l’invention du principe du moteur à explosion, c'est-à-dire une innovation qui est fondamentalement le produit d’un travail humain.
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[1] « It could be the case that some countries are better able to exploit the common pool of technological progress than others, for reasons that have nothing to do with the rate of capital formation ; but in exactly those technologically progressive countries investment is most profitable, so naturally the rate of investment is higher. Or else rapid technical progress and high investment could both be the result of some third factor, like the presence of conditions that encourage entrepreneurial activity” in Solow R.M. [1987]. Growth Theory, An Exposition, Oxford University Press, p.xxiv.

2005-11-10

Des mots clairs pour le dire


Peut-on rappeler que « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » (Nicolas Boileau dans l’Art poétique). C’est ce que semblent avoir oublié non seulement les chercheurs en sciences de l’éducation, mais aussi beaucoup de chercheurs dans d’autres domaines. Trop souvent «l’invention » de termes abscons et parfaitement inutiles permet de s’abriter derrière un rideau de fumée et de faire illusion malgré une « recherche» peu convaincante.
Un de nos plus grands savants, Louis de Broglie, prix Nobel de physique et grand théoricien, s’attachait particulièrement à s’exprimer en un langage clair et élégant, autrement dit en bon Français.
Les mots nouveaux qu’il a pu introduire correspondaient réellement à des découvertes scientifiques et à une nécessité. Commençons donc à donner à nos chercheurs en sciences de l’éducation des cours de rattrapage en langue française, ce qui est bien le moins pour des personnes chargées de former les enseignants à qui nous confions nos enfants.

Pr. J. Colombani (Saint-Martin-de-Londres) - publié dans Le Midi-Libre du 4/10/2005
(Avec l'aimable autorisation de l'auteur).

Quand les journalistes s'offusquent...

Mes voyages à l’étranger, dans le cadre de missions de coopération, me conduisent à fréquenter les ambassades françaises. A l’occasion de mon dernier déplacement, j’ai pu constater que le bureau de l’ambassade arborait une carte officielle du monde présentant les pays en fonction du degré de liberté de la presse. Sur cette carte, la presse des U.S.A arrive en deuxième position après la presse française jugée donc plus libre et indépendante. Cette indépendance est-elle due au fait que notre presse est subventionnée par l’Etat, ce qui serait une garantie suprême d’éthique et d’objectivité ? Quand je vois le sort réservé à l’information (la désinformation) économique ou géopolitique depuis de nombreuses années, permettez-moi d’en douter.

Les média français sont-ils à ce point aveuglés par leurs certitudes, à l’image d’un pays qui se croit encore vénéré par le monde entier. Samedi dernier, le présentateur du journal de R.T.L. ironisait sur la presse américaine. Hier, c’est le tour des journalistes d’Europe 1 de s’offusquer. Selon eux, la presse outre-atlantique (mais il n'y a pas UNE presse) avait le mauvais goût d’infliger un « traitement caricatural » aux événements qui secouent nos banlieues. Sans doute pensent-t-ils que la recherche effrénée du profit d’une presse toute vouée aux forces du marché conduit les journalistes américains à manquer de rigueur.

Que n’a-t-on pas entendu à propos de l’Amérique lorsque les caméras montraient ces pilleurs dévaliser des magasins après le passage du cyclone Katrina ? Et je n’ose évoquer la couverture médiatique de la guerre en Irak ou de la réélection de G.W. Bush qui a montré à quel point les journalistes français ont une appréciation pour le moins orientée des événements qui reflète une éthique de leur métier particulièrement hexagonale. Ces mêmes journalistes et commentateurs français ne sont-ils vraiment pas conscients de la façon dont eux-mêmes ils tombent systématiquement dans l’hystérie outrancière dès qu’il s’agit de traiter un fait outre-atlantique, ne ratant aucune occasion de faire le sempiternel procès du modèle américain ?

Mais, pendant qu’ils consacrent leur énergie à annoncer la débâcle du modèle américain (alors que l'économie U.S. connaît depuis plus de deux décennies une croissance économique dont on n'ose même plus rêver chez nous et que les institutions américaines font preuve d’une remarquable stabilité, condition d’une alternance politique constructive), ils ne voient pas le cyclone plus insidieux qui est en train de dévaster notre pays. Et quand on porte un mauvais diagnostic (depuis plus de trente ans), on n’a peu de chances de trouver le remède approprié.

Les banlieues s’enflamment, le modèle social français est déliquescent mais les experts s’enfoncent dans les mêmes lieux communs tandis que la classe politique s’étripe au lieu de faire face et que les syndicats multiplient les revendications corporatistes en entonnant en chœur le refrain mille fois ressassé du "il faut, Yaka !". A quelques semaines d’intervalles, la France a connu les mouvements corses liés à l’affaire de la SNCM, les grèves des transports à Marseille (illégales mais chroniques) et les violences urbaines dans les banlieues. Il y a un point commun à ces évènements. Ils révèlent à quel point les acteurs du « dialogue social » sont jusqu’au-boutistes et irrespectueux de l’Etat de droit. Aucun journaliste français n’est en mesure de le rappeler.

Au pays des droits de l’homme, les journalistes français, peu adeptes de l'auto-critique et de la modestie, sont plus soucieux d’imposer leur interprétation des faits que de les rapporter.

2005-11-09

Le chemin de la prospérité *

Dans un livre récent, Vito Tanzi et Ludger Schuknecht proposent une analyse rigoureuse et détaillée de la croissance fulgurante de l’État depuis la fin du XIXe siècle et, en particulier, depuis 1960 [1]. Les deux auteurs sont, respectivement directeur du Département des Finances publiques au Fonds Monétaire International et économiste à la Banque Centrale Européenne. Contrairement au discours dominant - qui constitue plutôt une mode médiatique qu’une analyse rigoureuse des faits - stigmatisant la montée inexorable du marché, l’apport de ces auteurs est de montrer que la tendance lourde réelle est dans une étatisation de la société. Or cette étatisation, qui est une déviance de l’Etat de droit, a de lourdes conséquences sur la dynamique économique.

La part des dépenses publiques dans le PIB (produit intérieur brut) était de l’ordre de 10% à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Avec la Première Guerre mondiale et la récession des années trente, elle se trouve multipliée par deux en 1937. Elle augmente encore avec la Seconde Guerre mondiale et atteint un peu moins de 30% en 1960. De 1960 au milieu des années quatre-vingt-dix, le poids des dépenses publiques augmente de moitié, pour s’établir à 45,6%. L’État français qui, en 1870, débute avec quelques points de pourcentage au dessus de la moyenne, suit une évolution analogue, en affichant une croissance plus élevée qui le conduit, au milieu des années quatre-vingt-dix, avec une part de 55% dans l’économie.

En 1888, l’économiste français Paul Leroy-Beaulieu soutenait que des prélèvements obligatoires de 12% de la production nationale étaient déjà exorbitants et susceptibles d’étouffer la croissance économique. Quatre décennies plus tard, Keynes lui-même évaluait à 25% le maximum éventuel tolérable. Même si la période d’après 1960 n’a connu ni guerre ni dépression économique, la croissance des dépenses publiques atteint celle des neuf décennies précédentes. Après 1960, sous la pression des idées keynésiennes dominantes, la mise au rancart de la règle de l’équilibre budgétaire ajoute un facteur institutionnel important dans la croissance des déficits et des dépenses de l’État. Depuis 1960, l’essentiel de la croissance de l’État s’explique par les transferts – assistance sociale, assurance-chômage, retraites, subventions aux entreprises. En moyenne, dans les principaux pays industrialisés, les transferts comptaient pour 1% du PIB aux environs de 1870, 10% en 1960, et 23% en 1995. Les données sont à peu près semblables pour la France, culminant à 30% en 1995. La progression des dépenses de santé et d’éducation ainsi que, plus tard, du service de la dette rend compte du reste de la croissance de l’État. Malgré cela (ou à cause de cela), depuis les années soixante et jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, la croissance économique a ralenti, le chômage a augmenté, et les différents pays ont connu des périodes de forte inflation.

Dans un monde que l’on dit abandonné aux forces du marché, force est de constater que, sur près de 180 nations dans le monde, combien de nations sont-elles réellement caractérisées par des institutions démocratiques, fondées sur le respect des droits individuels, le fonctionnement dans la stabilité d’un Etat de droit et une économie de marché ? Probablement une dizaine tout au plus. Et parmi ces nations démocratiques, lesquelles sont réellement caractérisées par une économie réellement libre, probablement très peu. Même aux USA, pays que l’on dit du « capitalisme sauvage », l’emprise de l’Etat fédéral sur la vie économique et sociale est grande, bien que moindre par rapport à l’Europe. C’est précisément cette tendance lourde à l’accroissement de la taille de l’Etat dans les économies nationales qui pèse sur le potentiel de croissance de l’économie, expliquant une bonne part de l’écart structurel entre la croissance des U.S.A. (3 à 4 %) et la croissance européenne (1 à 2 %).
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* Je remercie Pierre Lemieux dont l'article "Le siècle de l'Etat", publié dans le Figaro-Economie du 6 avril 2001 a grandement inspiré cette chronique.
[1] Vito Tanzi et Ludger Schuknecht, Public Spending in the 20th Century. A Global Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

2005-11-07

Frédéric Bastiat - La Loi, 1850

Pour qu'un peuple soit heureux, il est indispensable que les individus qui le composent aient de la prévoyance, de la prudence, et de cette confiance les uns dans les autres qui naît de la sûreté. Or, il ne peut guère acquérir ces choses que par l'expérience.
Il devient prévoyant quand il a souffert pour n'avoir pas prévu ; prudent, quand sa témérité a été souvent punie. Il résulte de là que la liberté commence toujours par être accompagnée des maux qui suivent l'usage inconsidéré qu'on en fait.

À ce spectacle, des hommes se lèvent qui demandent que la liberté soit proscrite.
« Que l'État, disent-ils, soit prévoyant et prudent pour tout le monde. » Sur quoi, je pose ces questions:
1° Cela est-il possible ? Peut-il sortir un État expérimenté d'une nation inexpérimentée ?
2° En tout cas, n'est-ce pas étouffer l'expérience dans son germe ? Si le pouvoir impose les actes individuels, comment l'individu s'instruira-t-il par les conséquences de ses actes ? Il sera donc en tutelle à perpétuité ? Et l'État ayant tout ordonné sera responsable de tout.
Il y a là un foyer de révolutions, et de révolutions sans issue, puisqu'elles seront faites par un peuple auquel, en interdisant l'expérience, on a interdit le progrès.

2005-11-04

Libéralisme et fonction publique

Pourquoi vouloir opposer sans cesse le théoricien, le penseur et le défenseur du libéralisme à l’action publique ? Un libéral ne serait-il qu’un égoïste foncièrement irrécupérable, juste bon à maximiser aveuglément son intérêt personnel ? La volonté de propager une vision si caricaturale procède toujours d’une intention malveillante orchestrée par ceux qui prétendent avoir le monopole du souci du bien commun et de l’intérêt général. Jacques Rueff fut un grand penseur français du libéralisme et il voua pourtant toute sa vie au service public, justement parce qu’il avait la « rage de l’intérêt général ». Il n’y a pas là de paradoxe. Et comme il nous faudrait aujourd’hui de tels hommes ou de telles femmes alors que la situation actuelle du pays - après 30 ans de collectivisme larvé et de démagogie rampante - est sans doute pire que celle de 1958.

Aux belles âmes toujours promptes à manifester et à se manifester pour donner des leçons de morale, de bon goût, d’intelligence ou de scientificité, je voudrais dire que personne n’a le monopole de la défense de l’intérêt général. Et l’économiste averti doit savoir qu’il vaut mieux définir - et borner précisément - les domaines de l’action publique et le champ des compétences de l’Etat si l’on veut que son action soit crédible, légitime et efficace.

Car l’intervention massive et sans limite de l’Etat, cautionnée par des décennies de fausse science économique, finit toujours – et c’est inexorable - par déprimer la croissance économique, par affecter les mécanismes de la prospérité, ou encore par bloquer le fonctionnement des marchés. Tous ces dérèglements se retournent un jour ou l’autre contre l’Etat lui-même. Et ce jour semble arriver alors que se multiplient les "fractures sociales". Avec la baisse des rentrées fiscales se déclenche une spirale folle à la hausse des prélèvements pour compenser en vain cette décrue. Cette fuite en avant accentue le problème au lieu de le résoudre, cassant les fondements d’une reprise durable. Avec la dérive des finances publiques, le poids accru de la dette publique et du service de la dette détruit toutes les marges de liberté de n’importe quel gouvernement.

Au total, l’Etat n’a plus les moyens de financer les services publics essentiels à la collectivité alors même que les conséquences désastreuses de son action désordonnée multiplient les demandes d’aides et de transferts. Mais, le libéralisme n’y est pour rien et rien ne sert de l’attaquer. On n’attaque pas un médecin quand il se propose de vous soigner. Le médecin n’est pas responsable de la maladie…sauf dans le cas où il n’aurait pas établi à temps le bon diagnostic. Mais que peut faire le meilleur des médecins lorsque le patient lui-même n’admet pas la réalité du mal qui le ronge ?

2005-11-03

Plaidoyer pour la connaissance économique

En ces temps obscurs où l’esprit scientifique recule dans les mêmes proportions que l’esprit sectaire gagne du terrain, les notions de commerce, d’échanges, de marché, d’individualisme et d’égoïsmes sont rapidement associées dans un couplet anti-économique qui ne convainc que les ignorants. Réfléchissons, par exemple, sur la signification réelle de la notion d’autarcie. Un pays qui choisit l’autarcie est un pays qui n’attend rien des autres car il n’apporte rien aux autres. Il en est de même pour l’individu qui opte pour un tel choix. N’est-ce pas là la vraie définition de l’égoïsme ? L’autarcie, qu’elle s’applique à l’individu ou à un pays, est non seulement moralement critiquable mais elle est économiquement inefficace. C’est pourquoi les pays se sont donnés les moyens institutionnels avec le G.A.T.T – devenu récemment l’O.M.C à l’initiative de la France – d’éviter que les pays s’enferment dans des situations autarciques, qui sont souvent le prélude à des conflits plus graves qui nuisent à l’ensemble de la communauté internationale.

Le marché, en tant qu’espace des échanges, constitue le support de ces interdépendances entre les individus ou les pays. Les individus ou les pays qui acceptent d’entrer dans un marché sacrifient sans doute plus leur égoïsme qu’ils ne l’expriment. Au contraire, tous ceux qui veulent éviter de tels sacrifices en appellent à l'Etat ou à Bruxelles pour défendre leurs intérêts coporatistes qu'ils s'efforcent ensuite de faire passer pour l'intérêt général. Dans ce contexte, la sécurité sociale, la politique agricole commune ou la construction européenne sont moins de nobles projets politiques que des marchandages en coulisse de boutiquiers qui n'osent affronter les rigueurs de la concurrence réelle. C'est pourquoi il n’y a pas vraiment lieu de se féliciter de l’échec chronique des négociations commerciales organisées par l’O.M.C. Il faut dire que l’échec est prévisible tellement les missions de l’O.M.C. se sont aujourd’hui écartées du but originel fixé par le G.A.T.T. Mais ces échecs annoncés n'empêchent nullement le commerce international de prospérer.
A tous ceux qui se complaisent dans une critique sans nuance du libéralisme, il faut rappeler que les plus farouches ennemis du libéralisme furent les fascistes, et leur seul mérite fut sans doute d’avoir mesuré toutes les implications de la philosophie libérale : « Le principe essentiel de la doctrine fasciste est la conception de l’Etat, de son essence, de son rôle, de ses fins. Pour le fascisme, l’Etat est l’absolu devant lequel les individus et les groupes ne sont que le relatif… Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’Etat… Le libéralisme niait l’Etat dans l’intérêt de l’individu, le fascisme réaffirme l’Etat comme la véritable réalité de l’individu »[1]. Et nos idéologues veulent situer le libéralisme à la droite de la droite... Que ce soit l’Etat absolu pour les uns, le Parti unique pour les autres, ils me font toujours éprouver une grande angoisse ceux qui considèrent l’existence des individus comme une donnée relative.
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[1] Mussolini, Le Fascisme, in Encyclopédie Politique, Librairie Universelle, 1973, p. 334 b1.