
Sous la monarchie, le pouvoir royal manifestait déjà sa volonté de dominer la monnaie. Certes, le pouvoir politique n’était pas assez fort pour pouvoir créer de l’or ex nihilo même si la quête de la pierre philosophale fut une obsession constante durant plusieurs siècles. De nombreux rois se sont entourés d’alchimistes plus ou moins éclairés qui avaient la prétention de transformer le plomb en or. Mais la nature fut plus coriace en ce domaine que le génie humain : la contrainte métallique était incontournable. On ne manipule pas aisément la quantité d’or : c’est ce qui donna sans doute à l’or son statut d’étalon monétaire au niveau national comme au niveau international.
Alors les rois ont marqué leur effigie sur certaines pièces d’or, comme un propriétaire marque ses chevaux, donnant naissance à la monnaie officielle (Louis d’or). Ce fut une première étape dans le processus d’appropriation politique de la monnaie qui était à l’origine un bien privé.
Il faut comprendre pourquoi les gouvernements se sont tellement intéressés à la monnaie, ne pouvant la laisser exister en tant que bien privé. Avec la monnaie métallique, il n’est pas aisé de décréter une modification de la masse monétaire. La contrainte métallique s’impose d’elle-même comme un carcan incontournable. Ce n’est pas un problème (et c’est même une qualité précieuse) pour les agents de l’économie ; mais c’en est un pour le pouvoir qui a la prétention de réguler l’économie en influençant la masse monétaire. Cette prétention régulatrice s’est affirmée explicitement au XX° siècle, cautionnée par les travaux de Keynes.
Sous la monarchie, les rois n’avaient sans doute pas pareil objectif ; mais ils étaient déjà confrontés sans cesse à un problème épineux d’équilibre des finances publiques. A certaines époques, en raison des guerres ou des dépenses somptuaires, les dépenses de l’Etat s’envolaient. Le roi se voyait alors dans l’obligation d’augmenter les impôts.
C’est que, sous la monarchie, l’impôt se voit. Et comme il est douloureux, le contribuable peut se révolter en exprimant sa douleur contre un Etat trop dépensier, surtout si cette dépense royale n’est pas de nature à accroître le bien public, c’est-à-dire le service rendu au contribuable (protection, justice). Car le prélèvement de l’impôt n’est légitime que si les agents ont le sentiment que le produit de l’impôt leur revient sous la forme de biens et services publics qu’ils n’auront donc plus besoin d’acquérir sur des marchés privés.
Progressivement, le pouvoir royal comprend qu’il peut mettre en circulation plus de pièces d’or avec la même quantité d’or, en coupant l’or pur avec un autre métal. Il invente ainsi l’ancêtre de la planche à billet. On voit bien que c’est une façon de prélever l’impôt sans le dire : c’est un impôt déguisé. Mais c’est aussi une perversion de l’instrument monétaire ainsi détourné de son usage premier. C’est cette perversion qui est à la base de la dépréciation.
Contrairement à aujourd’hui, les ménages ont alors le choix de leur étalon monétaire lorsque la monnaie doit sa valeur à sa nature métallique propre et non à sa dimension politique (son effigie). Même si cela prend du temps, les acteurs de l’économie finissent par comprendre que la monnaie officielle est dépréciée : elle contient moins d’or pur. Et comme ils peuvent la peser et observer directement cette dépréciation monétaire, ils peuvent réagir, ce que vont faire précisément les banquiers et les marchands.
En conséquence, deux choix sont possibles : soit ils se détournent de la monnaie dépréciée parce qu’ils ont la possibilité d’utiliser d’autres monnaies non dépréciées (concurrence monétaire), soit ils demandent deux Louis quand hier ils n’en demandaient qu’un, d’où l’inflation. Autrement dit, soit ils demandent une autre monnaie non dépréciée (non manipulée), soit ils demandent plus de quantité de la monnaie dépréciée (inflation). Dans les deux cas, la demande de monnaie (en quantité et en qualité) peut s’adapter à l’offre (en quantité et en qualité) car les quantités et les qualités monétaires sont directement observables lorsque la monnaie est métallique.
Dans ce contexte de concurrence monétaire à base métallique, la « bonne monnaie chasse la mauvaise » car les agents économiques peuvent se rebeller contre les abus du Prince.








