2007-10-07

 

Initiation... au délit d'initié

Puisque c’est d’actualité, initions-nous au « délit d’initié ». Et plutôt que de répéter mécaniquement les mêmes incantations destinées à chauffer les foules, pour ensuite pouvoir brûler en toute conscience les sorcières ainsi livrées à la vindicte populaire, osons quelques questions aux perspectives vertigineuses. Nous laisserons le refrain convenu du capitalisme pourri à sieur Bernard Maris, désormais consacré économiste officiel de BFM TV.

Imaginez un délit de grande vitesse, destiné à punir tout automobiliste dépassant 50 km/h sur l’autoroute. Evidemment, nous serions tous potentiellement des délinquants en grande puissance. Mais pour peu que l’on perde de vue les fondements éthiques du droit, les délits peuvent ainsi être multipliés à foison. Ceux qui travaillent dans l’économie parallèle sont-ils fondamentalement tous des délinquants ? N’est-ce pas une réglementation trop lourde et trop rigide qui précipite certains acteurs économiques à la marge du droit ? D’ailleurs, le droit du travail est tellement imposant qu’un patron de P.M.E enfreint souvent à son insu tel ou tel réglement.
Pour être respectée, la loi doit être respectable : c’est-à-dire claire, sans ambigüité et conforme aux grands principes énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Par contre, une réglementation mal adaptée peut conduire à punir des gens qui seraient considérés comme innocent en d’autres contextes réglementaires. Tuer quelqu’un est, sans aucun doute possible, un délit. Toutes les grandes religions considèrent le crime comme un pêché suprême. « Tu ne tueras point ». C’est sans ambigüité. Pourtant, il est des cas - heureusement exceptionnel - où tuer peut être inspiré par des intentions louables [1].

Mais être « initié », il est intéressant de se demander en quoi est-ce devenu un délit ? Ceux qui sont à l’origine de telles réglementations, destinées à moraliser les affaires, s’appuient sur une référence totalement abstraite dans laquelle les agents économiques disposeraient, tous et au même moment, de la même information. Mais si telle est la définition de l’innocence, alors nous sommes tous coupables. Car le coupable est celui qui dispose de l’information en plus, et qui de surcroit l’utilise (puisque l’information n’a de valeur qui si elle aide à prendre une décision). Doublement coupable ! Ce faisant, ces mêmes juristes prennent le risque de confondre un innovateur avec un monopole, celui qui découvre quelque chose avant les autres étant nécessairement le seul sur le marché qu’il vient de mettre à jour. Faut-il le condamner, punir son avance (qui n’est que la récompense d’un effort et d’un sacrifice initial) sous prétexte de permettre aux autres de le rattraper et de rendre ainsi la concurrence plus « loyale » ?

Il en va de même du délit d’initié. C’est une notion très délicate. Je ne dis pas qu’elle n’est pas justifiée. Mais elle n’est pas non plus absolument inattaquable car son application stricte - à l'instar du principe de précaution - pose de redoutables questions. En effet, si un dirigeant d’entreprise ou un manager ne possède pas les actions de sa propre entreprise, cela paraîtra suspect. C’est un peu comme le boucher qui ne mangerait pas la viande qu’il vend à ses clients. Mais si le dirigeant possède ses propres actions, il se met aussi dans une situation inextricable. De part sa position, il est évident qu’il aura des informations avant les autres. Et comment ne pourrait-il pas les exploiter ? D’ailleurs, il ne serait pas rationnel de ne pas exploiter cet avantage car tout le jeu compétitif repose sur cette recherche d’un avantage concurrentiel, et l’avantage informationnel en fait partie. L’intelligence (économique) consiste précisément à savoir utiliser l’information (économique). Dans l’univers des hommes, il y a des asymétries d’information. Ce n’est pas une défaillance du marché, c’est dans la nature même des rapports humains. Suis-je bien sûr de connaitre la personne avec qui je partage ma vie depuis 20 ans ou de connaître mes propres parents ? Suis-je bien sûr de me connaitre moi-même ? N’y a-t-il pas asymétrie d’information entre ma conscience et mon subconscient…

Les journalistes s’en donnent à cœur joie sur ses affaires de délit d’initiés. Mais un journaliste n’est-il pas lui-même à la recherche du scoop, c’est-à-dire qu’il cherche à exploiter une information qui a une grande valeur précisément parce qu’il sera le premier à la diffuser ? Un médecin qui connait de l’intérieur un hôpital détient une information que le grand public ne peut pas obtenir. C’est normal du fait même de sa position. Il n’y peut rien. Et il sera ainsi en mesure de conseiller ses proches ou ceux qui veulent bien l’entendre, leur recommandant tel service ou leur disant d’éviter tel praticien. Il en est de même d’un professeur d’université (ou de n’importe quelle profession). Voyant l’envers du décor, il sera en mesure de mieux veiller à l’orientation de ses propres enfants. A ce propos, un grand nombre d’universitaires, qui se font d’ardents défenseurs du secteur public, inscrivent leurs enfants dans des établissements privés. Seraient-ils initiés à une information qui échappe au grand public ? Mais alors, c’est un délit d’initié massif.
Le délit d’initié (tout comme les lois anti-trust) s’appuie sur la référence à un monde abstrait de « concurrence pure et parfaite », dans lequel tout le monde partagerait la même information (information parfaite) et d’où seraient exclus tous les innovateurs (car les innovateurs ont tendance à protéger leurs informations). En bref, cette vision statique de la concurrence, qui inspire une grande partie de la législation moderne, n’a rien à voir avec la réalité du monde économique ouvert, évolutif et compétitif dans lequel nous vivons tous.
S’il y des gens qui volent, à quelque niveau que ce soit, qu’ils soient châtiés dans la mesure où ils ont commis des malversations, dans la mesure où ils ont commis des fautes sans ambigüité. Si les patrons d’EADS ont commis une faute, elle est avant tout morale : ils se sont comportés comme de mauvais patrons, sans aucun esprit de solidarité pour leur entreprise. Mais est-ce étonnant de la part de certains grands patrons français qui ressemblent bien plus à des énarques entretenant des relations dangereuses avec le pouvoir qu’à des entrepreneurs qui sont partis de rien pour construire un empire dont ils ont la responsabilité de gérer et de transmettre aux générations futures.
EADS est encore un montage politico-industriel qui a peu de chose à voir à l’esprit du capitalisme. Mais ce n’est pas un crime que d’être un mauvais patron, ou un mauvais salarié. C’est regrettable certes ! Mais il y a des « délits » ambigus, qui ne sont des fautes que d’un certain point de vue. Quelle est la pertinence et la légitimité de certaines réglementations qui font de nous tous des délinquants potentiels ?
Si nous ne regardons pas ce problème en face, ces réglementations vont devenir envahissantes et terrorisantes au point que l’activité économique elle-même sera devenue suspecte.

[1] Que penser du rebelle qui cherche à tuer un dictateur ou un tortionnaire, ou du résistant qui tente de tuer Hitler, ou de ce vieillard désespéré qui aide son épouse, condamnée par la maladie d’Alzheimer, à mourir ?

Comments:
Je n'avais jamais poussé le raisonnement, et maintenant je me demande effectivement si il est possible de réguler moralement le "délit d'initié" sans pour autant envoyer une armé de fonctionnaires sur le terrain, et donc couter encore très cher aux contribuables.

Alors pourquoi ne pas annoncer la couleur à tous petits porteurs : les dirigeants peuvent vendre leurs actions avant vous, parce qu'ils sont juge et partie.

Ce qui est important lorsque l'on veut jouer, c'est de connaitre les règles, alors la question que je te pose Jean-Louis, si tu veux bien, c'est est-ce que le nombre de boursicoteurs, ou donc le montant financier destiné aux entreprises via les actions, serai le même qu' aujourd'hui, sachant qu'aujourd'hui le délit d'initier est puni par la loi, donc sensé ne pas, ou très peut exister ?

En gros, est-ce que les entreprises aujourd'hui seraient ce qu'elles sont en terme de capitaux, si le délit d'initié était autorisé, y aurait t'il autant de porteurs qu'aujourd'hui ?
 
Excellent texte, qui éclaire une notion qui est très souvent obscure. J'ai moi-même pris conscience de la vacuité de cette notion en regardant Wall Street (le film), qui m'a beaucoup fait réfléchir sur la moralité/immoralité de la chose.
 
Le problème, c'est que le délit d'initié s'apparente souvent à de l'escroquerie: de la même façon que le boucher qui vend de la viande avariée en connaissance de cause doit être puni, celui qui vend ses actions en sachant, de part sa pouvoir d'action au sein de l'entreprise, qu'elles sont pourries doit également être puni.

La question est donc de savoir quelle est la part, la quantité d'information qu'un vendeur (de viande, de voitures, d'actions) se doit de fournir à l'acheteur et ainsi définir la limite entre fourberie et véritable escroquerie. Et c'est une question très difficile à trancher…

Je n'ai personnellement pas de réponse à cette question.
Peut-être doit-on laisser ce pouvoir aux juges (dans un système où les juges auraient un réel pouvoir de décision et le jugement se ferait non pas avec un juge mais plusieurs)?
 
Mateo,
Le fait de vouloir vendre, surtout si on est manager de l'entreprise, est en soi une interprétation. Par ailleurs, on vend un bien ou un actif parce que, à un moment, la qualité que l'on en attend ne nous correspond plus. Mais cette qualité peut être appréciée et appréciable pour quelqu'un d'autre qui pourra en tirer parti. C'est pourquoi face à des vendeurs, il y a des acheteurs.
On ne peut pas dire, surtout en matière d'actions, que l'on peut observer, en dehors des acteurs eux-mêmes, la qualité intrinsèque de ce que l'on échange.
 
Je voulais dire : "le fait de vendre est une information qu'il faut donc interpréter"

Par ailleurs, je ne vois pas comment les juges peuvent savoir mieux que ceux qui sont impliqués dans l'échange d'actions, d'autant que leurs notions d'économie et notamment de finance sont souvent très rudimentaire.
 
Ce message a été supprimé par l'auteur.
 
Les juges ne sont pas non plus experts en mécanique, pourtant ils jugent quand même les escroqueries qu'un vendeur d'automobiles pourrait commettre.

Encore une fois il y a une différence entre quelque chose de mauvaise qualité et quelque chose ayant un vice caché.
Pas de problème pour celui qui vend ses actions parce qu'il a un avantage "informatif". Par contre, celui qui commet un délit d'initié s'apparente à celui qui vend un produit avec un vice caché.
 
Cher Mateo,

L'Airbus A-380 vendu à Singapor Airlines a-t-il un vice-caché. L'avion s'est-il crashé à l'atterrissage ?
Tout cela pour dire qu'une action n'est pas un produit. La valeur fondamentale d'une action n'est observable par personne et les acteurs du marché financier consacrent leur temps, leur compétence, leurs infos et leur énergie à tenter d'évaluer cette valeur.
Compte-tenu des retards de delai de livraison, l'action vaut X hier. Mais pour d'autres raisons, notamment le succès espéré de l'A-380, l'action vaudra Y demain.
De la même manière que vous achetez un bien immobilier dans un quartier bien côté aujourd'hui ; mais le quartier peut, pour X raisons non cachées mais simplement non connues par avance, se dégrader. Et la valeur de votre bien chute.
 
Le délit d'initié s'apparente plus à la vente d'un terrain dont on sait qu'il est à risque (zone inondable, sujet à glissement(s)), ou dont on sait qu'il va passer en zone non constructible, et dont on en informerait pas l'acquéreur. N'est-ce pas répréhensible?

La valeur fondamentale d'un produit n'est observable par personne non plus car il est subjectif, "marginal" et fluctue pour une même personne dans le temps et l'espace. On ne peut se baser là-dessus pour différencier une action d'un produit "classique".
 
Mateo,
Merci pour cet échange passionnant. Dans le fond, je vous rejoints. Mais à une petite nuance prêt : si le terrain est non constructible, ou si la voiture a un vice, ce défaut est intrinsèque au produit. C'est en effet répréhensible de cacher cette information si le vendeur la connait.
Mais si vous détenez l'action d'un "canard boiteux". A ce moment, cette action ne vaut pas grand chose. Puis un jour, le manager est changé et l'entreprise décolle. Alors votre action est valorisée.
 
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